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Patrimoine pour les cathos et signes religieux pour les autres : Le crucifix de la concorde

Québec est décidément un petit monde. À peine un mois après un attentat haineux qui a tué six Québécois et qui a fait le tour du monde, au point de bouleverser le maire Labeaume (qu’est-ce que les touristes vont dire ?), plein de voix s’élèvent et s’unissent dans une concorde presque parfaite pour clamer : ouain, pis nous autres, nous, les vrais Québécois?

Et arrive, comme tendu sur un plateau, pour ne pas dire sur une patène, tel un miracle de la foi, l’événement du crucifix de l’hôpital Saint-Sacrement. Bref retour sur les faits.

L’affaire du crucifix

Au début février, un patient demande à ce que soit retiré un crucifix coincé entre deux ascenseurs. La direction de l’hôpital prend la décision de le retirer en se basant sur le principe de neutralité religieuse de l’État dicté par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

Puis, dans la troisième semaine de février, des patients dénoncent ce retrait. L’hôpital tient bon. Entretemps, une pétition anonyme est lancée le 25 février. Elle est relayée par les animateurs d’une radio-poubelle, le FM93, fustigeant un grave recul à notre identité dû aux «religions qui s’établissent au Québec ». À la même antenne, François Blais, ministre responsable de la capitale, dénonce le retrait du crucifix.

Par la suite, des menaces sont envoyées à la direction de l’hôpital qui doit faire intervenir la police dans le dossier.

Le Mouvement Tradition Québec (MTQ), un groupe catholique d’extrême-droite, va installer un autre crucifix le 26 février. L’événement est relayé sur Facebook et sur leur site web. Les groupes islamophobes, en pleine épiphanie, font circuler la nouvelle sur les réseaux sociaux.

L’hôpital retire le deuxième crucifix. Mais, pour finir, la direction recule et annonce le 1er mars qu’elle va remettre le crucifix en place. Le ministre et la direction de l’hôpital se renvoient la responsabilité de la décision finale.

La radio d’opinion

Bien des gens trouvent ça très drôle l’affaire du crucifix de Québec. La plupart des médias n’en parlent guère, ou seulement au sujet de la question de l’affichage de signes religieux dans l’espace public. D’autres – surtout à Montréal – tournent ça carrément à la rigolade, en ignorant complètement dans quel climat de haine tout cela se joue. Ils laissent ainsi tout le champ libre aux radios d’opinion de Québec. Et elles s’en donnent à cœur joie.

Prenons le FM93, où travaille Bernard Drainville, le père de la Charte zombie des Valeurs-et-pas-de-la-Laïcité. Sylvain Bouchard, Éric Duhaime et Bernard Drainville sonnent les clochettes et jouent du goupillon autour du scandale du crucifix, durant les heures de grande écoute. Il faut dire que ceux-là ont besoin de faire remonter leurs cotes d’écoute, car dès le lendemain, le sondage Numéris (ex-BBM) va commencer.

D’autres radios comme CHOI, avec Richard Martineau, donnent la parole au représentant du MTQ; même s’il semble lui-même être contre le crucifix, l’animateur tient pourtant à donner du temps d’antenne à l’extrême-droite, à des « soldats du Christ » qui font des messes avec les néo-nazis d’Atalante.

Pour les médias de Québec, laisser à des Mailloux ou des Martineau de radio-poubelles le soin de revêtir la chasuble de la critique de la droite religieuse, c’est vraiment risquer la dérive.

L’affaire du crucifix de l’hôpital est brandie comme une bannière de procession de la culture québécoise en péril sur les ondes de ces radios. Entre ça et : « c’est la faute aux musulmans », il n’y a qu’un pas que  plusieurs n’hésitent pas à franchir. Aussi, on est bien forcé de constater que les intérêts des intégristes catholiques et des identitaires pro-laïcité coïncident drôlement bien ici.

Tous unis pour le crucifix

Tout d’abord, on pensait que les premiers à défendre la position de l’hôpital, auraient été les défenseurs de la laïcité dans l’espace public, les vrais de vrais. Ils ont été très silencieux, les tenants du laïcisme pur et dur. C’est tout l’inverse chaque fois que ça parle du voile, pardon, des « signes religieux ostentatoires ».

L’opportunisme des politiciens en place à Québec est assez flagrant. Ils prétendent que l’État doit être neutre face aux pratiques des gens, ce qui serait le vrai sens de la laïcité. En même temps ils présentent un projet de loi insuffisant qui ne sera prêt qu’au moment de déclencher les élections provinciales. C’est une manière croche de faire d’une population ciblée et vulnérable un enjeu électoraliste. Les voilà qui nous sortent du tabernacle un argument au parfum d’encens : le patrimoine.

Le patrimoine

L’héritage de l’œuvre de l’hôpital fait partie du patrimoine de la ville de Québec. Il est important de le souligner. Un crucifix en particulier, non. Ça appartient plutôt aux congrégations religieuses.

Des Québécois se disant « de souche » et qui s’opposent aux religions, vu « qu’ils en ont trop souffert par le passé » sont maintenant prêts à s’agenouiller devant un crucifix si on le badigeonne de saint chrême patrimonial. Ils ne peuvent pas dire qu’ils revendiquent quelque chose de religieux, vu qu’ils refusent d’autres religions, ou plutôt les religions des autres.