Conseil de presse: Du pied au cul à la tape sur les doigts

En 2004, le Conseil de presse du Québec (CPQ) déposait un mémoire devant le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), pour les audiences publiques sur le renouvellement de la licence de CHOI. 

C’était rendu nécessaire après qu’une animatrice de télévision harcelée à répétition par Jeff Fillion ait lancé une poursuite contre l’animateur et aussi contre la station et sa direction. Cet événement allait devenir l’affaire Sophie Chiasson, que trop de supporteurs de la station Radio X ont oubliée, ou dont ils n’ont jamais entendu parler, quand ils défilaient dans les rues de Québec en criant libârté. 

Nous ne pouvons plus trouver le document du CPQ sur internet malheureusement, il ne nous en reste que cette lettre d’introduction, publiée sur le site du CPQ et intitulée: la liberté d’expression et ses possibles dérives.

À la lecture de celle-ci, on peut en conclure que ce mémoire était très sévère. 

Le CPQ de 2004 y rappelle que son but n’en est pas un de censure, ni de faire bannir quelque animateur ou station des ondes publiques, mais de poser un encadrement déontologique : 

La lettre continue sur les droits fondamentaux que représentent tant la liberté de presse que la liberté d’expression :

Puis, en continuant sur la liberté de presse, le CPQ s’interroge sur les valeurs démocratiques.

Peut-on considérer qu’il s’agit de liberté de presse quand sur les ondes publiques des animateurs attaquent vicieusement et menacent à mots plus ou moins couverts des journalistes d’autres médias?

Et pour terminer, le CPQ de 2004 terminait sa lettre par des suggestions de mesures que le CRTC pouvait prendre à l’endroit des dirigeants de stations où se fait de la radio-poubelle :

Dans cette volonté d’encadrement déontologique des dérives, le Conseil de presse du début des années 2000 était plus sévère en traitant les plaintes, comme nous pouvons le constater en parcourant quelques décisions. Ce n’était que des blâmes, mais bien formulés. Puis, ça a graduellement changé. 

En 2005, Jeff Fillion, Dominic Maurais et Denis Gravel sont blamés pour leurs préjugés antisyndicaux et anti manifestants. Depuis, ce genre de plainte ne passe peut-être même pas l’étape de la recevabilité : 

En 2010, c’est le Front commun des personnes assistées sociales qui gagne pour le droit à l’honneur et à la dignité humaine : 

En 2012, le même organisme, le Front commun des personnes assistées sociales porte plainte pour des propos tenus durant 4 mois, et l’analyse de la plainte ne tarde pas.

De plus, le Conseil de presse trouve qu’il est impératif « d’intervenir auprès du CRTC afin de prendre les moyens appropriés pour interrompre la diffusion de tels propos dans les plus brefs délais ». 

Dix ans plus tard, non seulement ça continue, mais le CPQ a perdu toutes ses dents.

En 2015, une décision au sujet de l’islamophobie exprimée par Carl Monette l’année précédente commence déjà à montrer plus de retenue. C’est laconique, mais on y parle quand même de faute grave.

En 2016, décision est rendue sur les propos de Jeff Fillion concernant Raif Badawi l’année précédente:

C’est concis : « le CPQ, à majorité, retient les plaintes ». Il s’est trouvé deux personnes sur les 6 à vouloir rejeter la plainte…

Il y a deux ans et demi, en 2019, une décision est rendue sur les propos de Jeff Fillion (encore) au sujet des travailleurs mexicains et de l’immigration, tenus l’année précédente. Un blâme, tout de même…

Depuis 2015, le nombre de plaintes rejetées, alors que les propos tenus sur des ondes publiques sont odieux, empreints de préjugés sexistes, favorisent les stéréotypes, encouragent le racisme et l’exclusion, a considérablement augmenté. On peut vérifier cela directement sur le site du CPQ, dans la section Décisions. 

Par exemple, cette décision sur les propos violents de Jeff Fillion au sujet des manifestants du G7: «  La minute que quelqu’un fait du grabuge, il a une balle entre les deux yeux. » 

Une plainte qui a été tout simplement… rejetée.

En 2019, c’était l’année, rappelez-vous, où Dominique Payette a fait paraître en livre son étude de 2014 sur la radio-poubelle, Les brutes et la punaise. Cet essai paru chez Lux éditeurs a été un succès et a remporté des prix.

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Dans une entrevue au journal Le Soleil, l’autrice proclamait l’importance de tenir un rôle de régulation des ondes publiques :

« La dénonciation de ces discours est d’autant plus justifiée, estime Mme Payette, qu’ils sont tenus sur « des ondes publiques qui appartiennent à tout le monde ». De là à dire que le CRTC et le Conseil canadien des normes de la radiotélévision ont abdiqué face à leurs responsabilités et font preuve de complaisance, il n’y a qu’un pas qu’elle n’hésite pas à franchir. »

Si bien que pour gagner contre la radio-poubelle, aussi bien compter sur nos propres moyens. 

Et pour revoir la causerie avec Dominique Payette présentée à la librairie Pantoute lors du lancement à Québec de La brute et la punaise.

Donc, en 2004 le CPQ réclamait des mesures coercitives pour imposer un peu plus de discipline et obtenir une radio de qualité. En 2012, le CPQ va jusqu’à réclamer l’intervention rapide du CRTC pour faire cesser la diffusion de « propos discriminatoires, méprisants, des informations inexactes et acharnement » à l’endroit des pauvres.

Et soudain, en 2015, lorsque Jeff Fillion affirme que la police doit pouvoir abattre les protestataires d’une balle dans la tête, le CPQ n’y trouve plus rien à dire.

Ou est passé ce souci de condamner les « dérapages verbaux majeurs »? Ce souci de respect, d’exactitude, de rigueur et d’honnêteté intellectuelle et d’impartialité qui était si important en 2004?