Fuck le 3e lien

Un texte de Simon-Pierre Beaudet.

Vous vous souvenez de la fois où les radios-poubelles ont mis sur pied la Nordiques Nécheune ? Et qu’elles ont milité pour qu’on construise un amphithéâtre ?

Et que les Nordiques sont revenus ?

Et que la coupe Stanley a défilé sur la Grande-Allée ?

Le troisième lien, ça va être pareil.

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Quand j’ai publié le livre Fuck le monde, on s’est étonné de le voir si ancré dans son lieu d’origine. « C’est très Québec » a dit Catherine Lachaussée à Radio-Canada ; et je n’étais certain de savoir si c’était un compliment ou un reproche. D’ailleurs, une amie qui voyage beaucoup se disait récemment saisie par la trivialité des préoccupations régionales : le monde est en feu et vous vous chicanez sur un lien routier ?

M’étais montré coupable de régionalisme? mes horizons étaient-ils trop limités?

Pantoute.

Québec est à l’avant-garde des tendances du monde contemporain. Observer ce qui s’y passe, c’est connaître avec acuité les forces qui traversent le monde occidental. Le destin de l’humanité se joue présentement à Québec – et ça ne va pas bien.

Les trolls des radios y ont précédé les trolls d’internet. On y est devenus conservateurs avant qu’ils ne prennent le pouvoir au Canada et aux États-Unis. L’extrême-droite y a naturellement fait son nid et défile sans gêne. L’islamophobie s’y manifeste jusqu’à la tragédie. Les fake news sont de la petite bière à côté de la fiction du retour des Nordiques dans laquelle la cité a vécu pendant des années.

Quand à la polarisation de l’opinion publique, c’est un dossier en soi.

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La campagne politique en faveur du troisième lien est l’ultime manifestation de l’interférence des radios-poubelles dans la politique de la région de Québec. Par leur appui, ces radios ont favorisé l’élection de députés adéquistes et caquistes au provincial et des conservateurs au fédéral. Elles tentent depuis plusieurs années de mousser des candidats moins institutionnalisés, comme Adrien Pouliot, chef de l’insignifiant Parti Conservateur du Québec, qui bénéficie d’une chronique à l’émission de Jeff Fillion. On leur doit également des tentatives de création ex nihilo de candidatures politiques, comme les cols rouges de Sylvain Bouchard.

Le parti municipal Québec 21 et Jean-François Gosselin s’inscrivent dans cette logique en étant carrément le parti de CHOI Radio X, dont le programme tenait en deux points : pour le troisième lien, et contre le SRB.

La rhétorique simpliste à l’extrême de cette campagne est aussi l’ultime manifestation de la guerre culturelle que mènent ces radios. Cette notion, très instituée dans l’espace anglophone, en particulier aux États-Unis, désigne l’opposition entre les ensembles de valeurs conservatrices et les valeurs progressistes, entre ce qu’on désigne généralement la droite et la gauche politique.

Dans cette logique, tout débat de société est susceptible de diviser le public en deux et le faire tomber d’un côté ou de l’autre du spectre politique – ainsi pour l’avortement, la laïcité, le mariage homosexuel, la légalisation du pot, etc.

Dans cette logique, la polarisation de l’opinion publique n’est pas un accident, une dégénérescence du discours social, voire une espèce de pente descendante naturelle qu’on ne peut que déplorer. Au contraire, cette polarisation est délibérée parce qu’elle donne un avantage à celui qui l’initie ; son camp adverse ne l’a pas voulue, peine à s’y reconnaître, s’y engage à regrets, pour finalement constater qu’il est déjà trop tard.

À Québec, depuis 20 ans, les radios privées mènent férocement cette guerre culturelle. On y cultive la haine de tout ce qu’on associe à la gauche – les pauvres, les syndiqués, les cyclistes, les musulmans, les écolos, la fameuse clique du plateau – dans une ville qui n’était pas, jusque là, prompte à s’entre-déchirer sur des enjeux idéologiques.

La stratégie a réussi au-delà de toute mesure, si bien qu’on reconnaît spontanément le transport en commun comme associé à la gauche – et on le combat en tant que tel – et un troisième lien routier comme la poursuite de la guerre culturelle qu’on mène à cette même gauche.

Comme ils disent en anglais, this is why we can’t have nice things.

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Durant la campagne municipale, Jean-François Gosselin a dit que son programme en culture, c’était le troisième lien.

Que lorsqu’il serait construit, les gens de partout dans le monde allaient venir l’admirer et que ça ferait rayonner la ville comme le Pont de Québec autrefois.

Yo dude, on va faire quoi si c’est un tunnel ?

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Québec est une ville détruite.

Le destin de Québec s’est joué dans une décennie, les années 1960, pendant lesquelles on a rasé des maisons victoriennes pour faire de la place aux édifices de la colline parlementaire, détruit le quartier chinois pour faire passer des autoroutes, envoyé l’université en banlieue et ceinturé le centre-ville de cités dortoirs.

Québec a vécu son rêve américain, sa maison de banlieue, ses deux autos, son bonheur individuel à l’abri de tout souci collectif, pour se rendre compte une génération plus tard que ce rêve est toxique ; sa population atomisée, seule dans sa maison et seule dans sa voiture, a oublié de se développer collectivement, pour rater de façon spectaculaire son entrée dans le XXIe siècle.

Il est frappant de voir à quel point les habitants de Québec ne trouvent pas qu’il fait bon vivre dans leur propre ville. Toutes ses qualités se retournent contre elle. Son discours public est marqué par l’aigreur ; chaque fait de l’actualité est susceptible de provoquer un sursaut réactionnaire en chaque individu.

Québec, cité prospère, où le taux de chômage est le plus bas au Canada, est notoirement « écoeurée de payer », pour reprendre le nom d’une campagne publicitaire d’une radio. Québec, belle ville, ville romantique, ville historique, n’existe plus que pour ses touristes ; ses habitants, eux, vivent leur vie de boulot-costco-dodo pris dans des bouchons de circulation qui ne sont que stress, gaz et laideur.

Québec, capitale nationale, ville de fonctionnaires, porte au pouvoir des politiciens qui détestent le service public et les prérogatives de l’État, et qui se font les champions de la rigueur budgétaire, à cette exception près que leurs projets – un amphithéâtre, un lien routier – sont d’épouvantables gouffres financiers.

La seule chose qu’il lui reste, c’est la fuite en avant : il faut plus d’autoroutes parce qu’il y a plus d’automobiles, plus d’étalement parce qu’il faut s’installer toujours plus loin pour un peu de tranquillité et de beauté à l’abri des laideurs de la ville pleine d’autoroutes et d’automobiles.

La seule manière de renverser la tendance est de refaire la ville dans la ville, d’urbaniser cet amas de banlieues et de faire en sorte que les gens se rencontrent plutôt que d’écouter les bonimenteurs de la radio lui dire que ses problèmes sont de la faute des autres, des syndiqués, des immigrants, des cyclistes ou des pauvres qui prennent l’autobus et qui veulent une voie réservée.

Il faut des projets de transport et d’habitat de si grande ampleur qu’ils suppriment l’aliénation de l’automobile et ceux qui s’en font une idéologie, que ce projet remodèle durablement et radicalement la trame urbaine ; il faut qu’il renverse le zeitgeist de la ville, qu’il rende l’écoute de la radio inutile, il faut qu’il sorte la population de sa marde quotidienne et rende les gens heureux et fiers d’habiter chez eux.

Il faut redétruire cette ville.