Le singe

Il était une fois un petit singe. Un animal très mignon, faisant de belles pirouettes, fort attachant et arborant les plus beaux yeux du monde.

Le maître de cérémonie était content de son acquisition. Il n’avait pas fait grand effort pour trouver le singe: celui-ci l’avait même supplié de l’adopter. Ça tombait bien, il avait besoin d’un tout nouveau numéro, au cirque.

Le public est toujours avide de nouvelles sensations.

Le maître était un bonhomme qui en imposait. Arborant une large moustache, il exigeait une discipline de fer dans la ménagerie. Les humains le tenaient en très haute estime.

Il avait toujours détesté les animaux. Il les méprisait et les brutalisait fréquemment. Mais les affaires sont les affaires: “si le public veut des animaux, des animaux ils auront!”, disait-il.

Le singe adorait la scène. C’était là qu’il brillait. Ses cabrioles épataient tout le monde. Il était si content de montrer les trucs qu’il avait pratiqué toute la semaine. Il était fier de ses capacités à faire rire. Le maître lui laissait toute la latitude pour le faire.

Le maître faisait claquer son fouet: “Va là!”, “Saute là!”, “Entre dans le cercle de feu!”. Le singe obtempérait sans broncher.

Le singe était certain de dominer la scène: “Je suis un grand artiste. Le public le reconnaît, car les estrades sont toujours pleines. Je suis fier d’être ici, c’est le cirque le plus populaire en ville!”

Son but? Aider le public à comprendre son art: “Je vais leur montrer c’est quoi une vraie pirouette!”, disait-il, une pointe de fierté dans la voix.

Après le spectacle, la plupart des autres bêtes le félicitaient. “Tu as bien embobiné le maître, cette fois”, disait l’un. “Tu as sauté plus haut que la dernière fois, tu es le champion!”, disait l’autre.

Dans un coin, un petit groupe de singes hirsutes ruminaient d’autres idées.“L’an dernier, six des nôtres ont été abattus par des habitués du cirque”, disait l’un. “N’as-tu pas honte de faire ça? As-tu perdu toute dignité?”, grommelait un autre.

Ces vieux singes trop futés tiraient la sonnette d’alarme depuis des années: “C’est un guet-apens! Ce cirque est un véritable abattoir. Il y a des dizaines de cas répertoriés de cruauté animale. Il faut faire quelque chose!” D’autres affirmaient: “La bouffe est dégueulasse, les lits sont infestés de punaises, la structure de bois est pourrie. Jusqu’à quand devrons nous vivre cet enfer? »

Le petit singe balayait toutes ces critiques du revers de la main, et encore, quand il prenait la peine de les écouter! Tout ce qui l’intéressait, c’était la lumière du cirque. Parfois il affirmait “Ne vous inquiétez pas, je l’ai bien en main, le maître. C’est une personne responsable, un jour il va comprendre”.

Pendant le spectacle, le public se tordait de rire. “Regarde le singe comme il est drôle maman”, dit la petite fille du premier banc, pendant que sa mère vérifiait ses courriels sur sa tablette, complètement indifférente. Pendant ce temps, le père fulminait: “quel mauvais spectacle! J’ai perdu ma job la semaine passée, je veux voir quelque chose de vraiment comique”.

Dans le public, ça riait, ça hurlait, ça lançait des cacahuètes. On en redemandait. “Allez petit singe! Saute plus haut!” disait l’un. “Allez le maître, fait claquer ton fouet plus fort! Fait lui des marques dans le dos!”, disait l’autre. “Fait lui pisser le sang!!!”, scandaient des aficionados, assis dans les sièges VIP.

Le public était fort homogène. Ça faisait des années que les familles avaient déserté le cirque, il n’y venait plus guère de femmes ou d’enfants. à moins de s’y être égarés, d’être entrés par erreur. Mais beaucoup d’hommes grisonnants, des adeptes de la chasse, entre autres, que les lois contraignantes frustraient un peu, et tous ceux qui venaient ici chercher un défoulement, un exutoire, une récompense, enfin, à leur vie ordinaire et monotone.

Cette assemblée adorait la brutalité contre les animaux. C’était pour ça que les gens venaient. C’était la marque de commerce du cirque.

Ils étaient tellement en pâmoison devant le maître qu’ils en oubliaient presque le petit singe.

Pendant ce temps, loin de la scène, le tintement du tiroir caisse se faisait entendre. Grâce au singe, le maître s’en mettait plein les poches. “Et tout ça pour quelques cacahuètes”, pouffait-il, en comptant ses billets dans sa loge, le soir.

Un jour, quelqu’un dans l’assistance déplora le sort du pauvre singe:

– “Ce corps à corps est inégal!”, s’écria-t-il.

– “Tu tu tut”, fit le vendeur de pop-corn. “Vous n’avez rien compris. Le singe est heureux, le maître aussi. C’est une danse. Chacun y trouve son compte. Le maître gagne les sous, le singe, la présence d’un public. Prendrez-vous encore un peu de pop-corn? »

– “Et les animaux brutalisés?”

– “Sous les applaudissements, on n’entend pas leurs gémissements. Il suffit de faire comme tout le monde: concentrez-vous sur le spectacle.”

Le joli petit singe se croyait la vedette du cirque, le temps d’une pirouette. Il ne savait pas que ce qu’espérait voir le public en retenant son souffle, c’est sa chute fracassante.