Opération Scorpion (1/2): Il est grand temps de rompre le charme

Si vous habitez Québec et que vous entendez parler de l’Opération Scorpion, il est fort probable qu’un des premiers noms, sinon le seul, qui vous vienne en tête est celui de l’ex-animateur de radio Robert Gillet.

Ce populaire animateur s’était fait prendre en 2002 dans la rafle de l’opération policière s’attaquant à la prostitution juvénile dans la capitale. Il a été reconnu coupable d’avoir payé pour les services sexuels d’une fille de 17 ans alors qu’il croyait qu’elle en avait 19. Il faisait alors affaire avec une agence d’escortes majeures.

Pourtant, dans les années précédentes, Radio X, Jeff Fillion et Patrice Demers ont servi de commanditaires pour un bordel à ciel ouvert avec des mineures. C’est l’histoire du golf érotique qu’on a exhumée ici. Une histoire complètement oubliée, même à Québec.

Après 20 ans que l’opération Scorpion a eu lieu, la criminologue Maria Mourani sort un bouquin (qu’on a l’intention de lire) écrit en collaboration avec un ex policier de la capitale, et c’est encore de Robert Gillet dont vous entendrez parler.

Est-on certain d’avoir le bon portrait de l’affaire?

La radio-poubelle façonne la réalité

Il y a des idées fixes, fantaisistes, que les populistes propagent sans cesse. Qui sont répétées comme des vérités absolues. Par exemple, quand un populiste parle de la grève étudiante de 2012, il évoquera des histoires d’étudiants armés de lames de rasoirs coupant avec la précision du chirurgien les tendons de chevaux policiers en plein déplacement.

C’est absurde. Illogique. Ça ne repose sur rien: pas une seule vidéo, une seule photo ni même un seul témoignage de policier.

Pourtant, à ce jour, pour une partie de la population s’abreuvant chaque jour au petit lait de la radio-poubelle, il n’y a aucun doute que chaque manifestation comprenait son contingent d’étudiant·e·s armé.e.s de lames de rasoir.

C’est devenu une sorte de fait établi: La radio-poubelle a imposé cette version, cet angle, de l’histoire.

Il en va ainsi pour l’Opération Scorpion: Ce qui est retenu par une grande partie de la population, c’est que Robert Gillet est le coupable des coupables (Ouache! Pédo!) et peut-être aussi un ou deux humoristes montréalais dont les noms n’ont jamais été rendus publics. Fin de l’histoire.

Qui serait capable de nommer un seul nom de la vingtaine d’autres personnes, parmi lesquelles plusieurs personnalités importantes, qui ont été prises dans la rafle?

La radio-poubelle a cette faculté, cette influence, cette puissance d’écrire sa propre histoire. Quand elle parle, presque personne ne la conteste. Elle prend tout l’espace. Écrase les versions dissidentes, et surtout, les faits et la réalité.

À force de matraquer sur tous les tons sa vision, à l’aide des animateurs les plus populaires, pendant des années, de monopoliser le crachoir, c’est sa version qui s’impose dans l’esprit de la population de la ville de Québec.

Voila pourquoi Robert Gillet est devenu la seule figure marquante de l’affaire.

Police complice

La police de Québec n’est pas insensible au pouvoir de persuasion de la radio-poubelle. Elle l’a démontré à maintes reprises.

Regardez l’affaire France Alain, dans laquelle la police a été hypnotisée par les folles théories d’André Arthur. Regardez l’affaire de la CECO, aussi.

Arthur menait la police comme son petit chien de poche. Dans combien d’affaires non-fondées le bourru moustachu a-t-il guidé la police?

C’est pareil pour l’Opération Scorpion. Arthur et Fillion étaient tellement contents d’instrumentaliser l’affaire pour se débarrasser d’un concurrent qu’ils se sont acharnés sur Robert Gillet pendant des années. Si bien que la police a encouragé, sans ménager ses efforts, une jeune fille de 15 ans à témoigner contre lui.

L’entreprise était tellement grossière que son témoignage fut rejeté au procès qui a suivi.

En parallèle, Fillion et Arthur intimidaient les journalistes et témoins de l’affaire du golf érotique avec un succès fulgurant. Et la police n’a jamais – jamais – cru bon devoir interpeller quiconque dans cette affaire (!)

Il a fallu que le lecteur de nouvelle de TVA Pierre Jobin poursuive Radio X au civil pour retrouver un minimum de justice. Et encore, Radio X a contre-poursuivi ! La saga judiciaire a duré 6 ans. Dans quel autre pays est-ce que le lecteur de nouvelles du média le plus populaire peut-il se faire harceler, menacer, intimider dans l’indifférence et l’oubli général?

C’est ça l’omerta.

C’est grâce à l’Opération Scorpion, et non à cause de leur seul talent, qu’André Arthur et Jeff Fillion se sont hissés en tête du palmarès de la radio à Québec.

Merci la police!

De plus, qu’ont fait les deux animateurs alors que Gillet avait retrouvé un micro après avoir purgé sa peine? Ils se sont servi des ondes pour faire pression sur les commanditaires – et pour inciter leurs auditeurs à faire de même – de la station concurrente qui avait engagé l’animateur rival.

Quoi? faire pression sur des commerçants commanditaires ? LOL 😂

Que l’on continuuuuue!

Robert Gillet a bien commis une infraction à caractère sexuel. Mais pas l’agression dont on a l’a faussement accusé (et qui est seule restée dans les mémoires). Si le juge du procès a souligné son apparent manque d’empathie pour les plaignantes, était-ce lié au fait que l’une s’est parjurée ? Dans tous les cas, Gillet a payé le prix pour son crime.

Radio X, Jeff Fillion et Patrice Demers, de leur côté, dans l’affaire du golf érotique et ses suites (harcèlement), n’ont subi aucune conséquence. Le golf érotique, c’était du proxénétisme. Des dizaines de filles mineures exploitées dans un bordel à ciel ouvert. Ça a eu lieu 2 fois en 2 ans.

Mais depuis, dites-vous, la situation s’est surement améliorée?

Pas du tout.

Maria Mourani dit que la ville de Québec est encore à ce jour une plaque tournante de la prostitution juvénile. Il y a plusieurs raisons qui expliquent ce phénomène.

De son côté, Radio X n’a jamais cessé de banaliser l’exploitation sexuelle.

Prenez en 2016, la fois où Jeff Fillion affirmait en ondes que « La prostitution sous toutes ses formes, c’est pas si grave que ça ». Ou encore, en 2018, lorsque Pierre «Doc» Mailloux conseillait aux hommes riches de recourir de préférence aux services d’une professionnelle plutôt que de tenter de séduire une femme dans un bar, pour des questions de sécurité (?!). En 2015, Vincent Cauchon suggérait carrément aux femmes de devenir travailleuses du sexe « parce que c’est payant ».

En 2017, on a même révélé que Radio X agissait dans l’illégalité en faisant la promotion d’entreprises de l’industrie du sexe. Encore une fois, sans conséquences. Radio X a toutefois depuis cessé ce genre de collaboration commerciale.

D’ailleurs pourquoi faire tout un scandale avec les habitudes sexuelles de Gillet si, comme l’a dit Fillion, « la prostitution sous toutes ces formes c’est pas si grave que ça? » Radio prostitution harcelant un prostituteur. Pas très crédible tout ça.

Comble de l’absurde, Mme Mourani a laissé entendre cette semaine qu’elle serait heureuse de devenir chroniqueuse à Radio X.

Faisons une grande thérapie collective, voulez-vous?

Prenez deux minutes pour réfléchir à ces 2 questions:

  1. Pourquoi est-ce que c’est le seul nom de Robert Gillet qui reste collé à jamais à celui de l’Opération Scorpion?
  2. Pourquoi est-ce que c’est une coalition anonyme qui vous a fait connaitre tous les détails sordides de l’histoire du golf érotique?

Est-ce que ça se pourrait qu’on se soit toutes et tous laissés envouter par le sortilège puissant de la radio-poubelle?

Dans une deuxième partie nous allons nous concentrer sur l’enquêteur Ferland, qui était à la police de Québec et responsable de l’Opération Scorpion à l’époque, et qui se trouve à être le co-auteur du livre de Maria Mourani.

Sources

Pour voir la façon dont la police s’acharne à incriminer Robert Gillet, voir les points 17 à 22, 27 à 31, 35 à 36, ainsi que les points 48 et 49 des documents de ce jugement sur la requête en arrêt des procédures. On peut y lire notamment cette phrase du juge :

  • [48]….mais la teneur de son témoignage [l’agent Ferland] a certainement semé dans mon esprit l’idée qu’il avait perdu totalement son objectivité en rapport avec l’enquête qu’il menait.
  • [49]…. la notion qu’une enquête doit être objective afin de rendre justice à tous les intéressés, y compris non seulement les plaignants mais aussi les accusés. À titre d’exemple lorsque Ferland a été questionné sur la pièce R-10, qui est bien évidemment la lettre de Me Larochelle qui révélait l’alibi de Gillet, il a confirmé avoir procédé aux vérifications, mais sa façon de s’exprimer était à l’effet qu’il se trouvait éventuellement dans l’impossibilité d’établir que l’alibi était faux.  C’est un petit point mais cela révèle l’axe de son approche qui en était une de parti pris.

Prostitution juvénile – Robert Gillet intente une poursuite de 3,2 millions, le Devoir, 9 juillet 2004.

Opération Scorpion: 20 ans plus tard, le Journal de Québec, 2 novembre 2020.